Numworks se met à jour sur l’accessibilité
Une calculatrice, pour l’immense majorité des lycéens, est un objet qu’on ne remarque même plus : on l’ouvre, on tape, on referme. C’est justement cette banalité qui la rend invisible comme obstacle potentiel. Pour un élève malvoyant, ou simplement sujet à une fatigue visuelle importante, un écran à fond clair figé et de petits caractères peuvent transformer un exercice de mathématiques ordinaire en parcours d’obstacles qui n’a rien à voir avec les mathématiques elles-mêmes.
NumWorks est une jeune entreprise française qui bouscule, depuis 2017, le duopole bien installé de Casio et Texas Instruments dans les lycées. Fondée par un ancien ingénieur d’Apple, elle propose une calculatrice graphique à l’interface pensée comme celle d’un smartphone, programmable en Python, et dont le système d’exploitation — baptisé Epsilon — est publié en accès libre sur GitHub. Autorisée aux examens depuis 2018, elle se distingue aussi par ses mises à jour gratuites et régulières, qui lui permettent de faire évoluer la machine sans attendre un nouveau modèle. Certaines fonctionnalités de la version 26, sortie cet été, sont à l’origine de cet article.

Avant de détailler ce que fait concrètement cette mise à jour, il vaut la peine de rappeler le cadre dans lequel elle s’inscrit, parce qu’il structure toute réflexion sur l’accès au numérique. Historiquement, deux logiques coexistent pour rendre un outil accessible. La première consiste à produire un objet spécialisé, pensé et vendu à part pour un besoin donné : c’est la logique des calculatrices parlantes comme la SciPlus, conçues spécifiquement pour des utilisateurs aveugles ou malvoyants, ou encore des modules braille et vocaux que des fabricants tiers ont longtemps proposé en complément des calculatrices Texas Instruments. Cette approche répond à des besoins réels et parfois irremplaçables, mais elle a un coût : matériel, financier, logistique, et souvent aussi un coût symbolique, puisque l’élève se retrouve avec un objet quelque peu stigmatisant, en général très différent de celui de ses camarades.
La seconde logique, celle de la conception universelle, consiste à intégrer les réglages d’accessibilité directement dans le produit que tout le monde utilise, de sorte que la frontière entre « l’outil accessible » et « l’outil normal » s’efface. C’est cette seconde voie que semble emprunter NumWorks avec sa version 26.
Concrètement, NumWorks a ajouté un menu « Accessibilité » dans les réglages, qui regroupe deux fonctions nouvelles.
La première prend l’apparence d’un mode sombre, mais il s’agit en réalité d’un mode « Contraste élevé », que NumWorks indique avoir conçu pour respecter le niveau AAA des WCAG 2.0 — soit un rapport de contraste de 7:1 entre texte et fond, le niveau le plus exigeant des recommandations internationales d’accessibilité numérique — et non un simple habillage esthétique.

La seconde est une fonction de loupe : une fois activée, les touches shift+ et shift- permettent d’agrandir l’écran, la zone grossie suivant automatiquement la position du curseur de saisie plutôt que de zoomer sur une zone fixe choisie à l’avance, et shift suivi d’une flèche permet de déplacer la zone agrandie pour explorer le reste de l’écran. Ce sont ces deux fonctions, réunies dans un même menu dédié, qui constituent le cœur de la nouveauté apportée par cette version.

À côté de ce menu, la mise à jour touche aussi, de façon plus périphérique, à l’accessibilité : dans les applications Statistiques et Régression, il devient possible de réattribuer la couleur de chaque série de données, ce qui peut aider un élève daltonien — une déficience qui concerne environ un garçon sur douze — à distinguer des courbes ou des histogrammes ; les messages d’erreur de syntaxe sont également désormais un peu plus explicites, ce qui permet de mieux comprendre l’erreur faite.
Est-ce vraiment inédit pour ce type de matériel ? J’ai cherché à comparer avec les autres fabricants de calculatrices scolaires (Casio, Texas Instruments), je n’ai trouvé aucune trace d’un menu équivalent intégré nativement à leur firmware standard, sans pouvoir garantir l’exhaustivité de cette vérification.
Il serait dommage de refermer cet article sur un constat trop enthousiaste. Contraste élevé et loupe restent deux aides purement visuelles : elles ne remplacent aucune synthèse vocale ni sortie braille, et un élève aveugle reste dépendant d’un dispositif tiers ou d’une solution alternative. Et si les messages d’erreur sont plus clairs, aucune option de police ou de mise en page spécifiquement pensée pour la dyslexie n’est mentionnée dans les notes de version.
Sur l’accès moteur, en revanche, il faut élargir le regard au-delà de la seule version 26, car NumWorks apporte ici quelque chose de réel, mais par un autre biais que la mise à jour elle-même. La version 26 ne change rien au boîtier physique : les touches restent petites et rapprochées, et rien n’est prévu pour un élève qui ne peut pas les manipuler directement.
Mais NumWorks publie en effet, et depuis sa création, un émulateur gratuit utilisable dans un simple navigateur ainsi que des applications iOS et Android, identiques en apparence et en fonctionnement à la calculatrice physique. Cela déplace le problème : de la manipulation d’un clavier miniature et fixe, on passe à un ordinateur, une tablette ou un smartphone — un terrain où l’écosystème des aides techniques est autrement plus mature, bien connu des professionnels de l’accès à l’ordinateur : accès par contacteur et balayage, pilotage par pointeur de tête ou par commande oculaire, clavier virtuel — tout ce qui existe déjà pour l’accès à l’ordinateur peut en principe s’appliquer à la NumWorks dès lors qu’elle tourne comme un logiciel parmi d’autres plutôt que comme un boîtier dédié. C’est un déplacement de terrain plus qu’une fonctionnalité au sens strict, mais son effet pratique peut être important pour un profil moteur sévère.
Ces limites ne sont pas des reproches : elles rappellent simplement qu’un réglage de contraste et une loupe, aussi bienvenus soient-ils, restent des éléments parmi d’autres dans la palette de compensation qu’un ergothérapeute ou un orthophoniste doit continuer à mobiliser au cas par cas, en partant toujours de ce dont la personne accompagnée a réellement besoin plutôt que de ce qu’un fabricant met en avant.
On ne peut qu’encourager ce fabricant français à poursuivre dans cette voie : j’espère sincèrement qu’il s’agit d’un début et que d’autres options vont apparaître dans de futures mises à jour !
